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La région, espace vécu

 
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La région, pour la plupart des spécialistes, se présente comme un objet allant de soi et dont la définition est à cerner dans l’objectivité de l’analyse. [...] Depuis la seconde moitié du XIXéme siècle, le développement des sciences naturelles, particulièrement de la géologie, de la climatologie, de la botanique, maintenant de l’écologie, a permis au géographe d’affiner l’étude de la répartition des grands phénomènes naturels et les relations complexes de ceux-ci avec la vie des hommes sur la terre. Un déterminisme un peu trop abrupt a pu conduire à la définition de régions naturelles où tout, relief et végétation, mais aussi densités humaines, modes d’habitat, activités économiques, usages et mentalités, procédait directement ou indirectement de l’ordre de la nature.[...]
Plus récemment, et après qu’une attention particulière eut été longuement consacrée à la dimension historique des phénomènes, la primauté des forces économiques s’est imposée comme une nouvelle émergence. D’inspiration marxiste, cette conception s’est très rapidement étendue au point de dominer explicitement ou implicitement les études régionales des dix dernières années. Les rapports de production, le réseau des échanges, la valeur de l’espace-marchandise modèlent la région en un nouveau déterminisme des choses. L’objet d’étude devient d’autant plus séduisant qu’il est quantifiable et qu’il autorise toutes les rigueurs de l’analyse, des simples statistiques aux méthodes plus raffinées des mathématiques, de la théorie à l’application et à la pratique, et réciproquement. A ce jeu, auquel se prêtent particulièrement les Anglo-Saxons depuis une vingtaine d’années et auquel les spécialistes français ne répugnent plus, le géographe gagne l’impression de devenir enfin adulte dans le concert scientifique. [...] Trop objective et trop réductive, la région de l’économie, pas plus que la région, ne permet de cerner correctement l’espace des hommes. [...]
Mais il faut bien admettre que, si l’on considère la structure de la région comme un système particulier de relations unissant hommes et lieux dans un espace spécifique et que la géographie est l’étude de ces relations, l’éclairage doit être porté sur celles-ci. Or l’homme n’est pas un objet neutre à l’intérieur de la région, comme souvent on pourrait le croire à la lecture de certaines études. Il perçoit inégalement l’espace qui l’entoure, il porte des jugements sur les lieux, il est retenu ou attiré, consciemment ou inconsciemment, il se trompe et on le trompe.... De l’homme à la région et de la région à l’homme, les transparences de la rationalité sont troublées par les inerties des habitudes, les pulsions de l’affectivité, les conditionnements de la culture, les fantasmes de l’inconscient. L’espace vécu, dans toute son épaisseur et sa complexité, apparaît ainsi comme le révélateur des réalités régionales. La région n’est donc pas un objet ayant quelque réalité en soi, pas plus que le géographe ou tel autre spécialiste ne sont des analystes objectifs d’un univers comme extérieur à l’observateur lui-même.[...] La région, si elle existe, est un espace vécu. Vue, perçue, ressentie, aimée ou rejetée, modelée par les hommes et projetant sur eux les images qui les modèlent. C’est un réfléchi. Redécouvrir la région, c’est donc chercher à la saisir là où elle existe, vue des hommes.
Voir aussi :représentation, « cognition »

Armand Frémont
La région, espace vécu, 1976