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KROPOTKINE Piotr

 
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KROPOTKINE Piotr (1842-1921). Né dans une famille de l’aristocratie russe, le prince Kropotkine est promis à une carrière dans l’armée ou l’académie. Mais révolté par la condition sociale du peuple et entré en contact, au cours d’un voyage en Suisse, avec la Fédération jurassienne (1872), il s’engage en Russie dans le cercle révolutionnaire Tchaïkovski. Arrêté (1874), il s’évade (1876) et se réfugie en Europe occidentale. En Confédération helvétique, il fait la connaissance « d’Élisée Reclus » (1877) et retrouve la Fédération jurassienne où il soutient son orientation vers le communisme anarchiste (ou communisme libertaire). Son militantisme très actif lui vaut expulsion (de Suisse, 1881), procès (Lyon 1882), emprisonnement (Clairvaux 1882-1886) et exil (Londres de 1886 à 1917). En mars 1916, il prend parti pour les Alliés pendant la guerre, ce que critiquent d’autres figures anarchistes comme Malatesta, Nieuwenhuis, Berkman ou Goldman.

Quand la révolution éclate en Russie, il rentre à Petrograd (1917), rencontre Voline et Makhno et correspond avec Lénine. Il conclut que « la tentative de construire une République communiste sous la règle de fer de la dictature d’un parti finira en une faillite » (10 juin 1921, lettre à la délégation du Labour Party britannique venue en Russie). Ses funérailles qui rassemblent une foule immense forment la dernière manifestation libre de masse sous l’Union soviétique.

Kropotkine est le prototype du savant des Lumières qui croise toutes les disciplines, ce qui rend souvent « inclassables » la plupart de ses livres combinant sciences naturelles, histoire, économie et politologie. Formé à la géographie sur le terrain lors d’une exploration scientifique en Sibérie extrême-orientale (1863-1866), il en retire une approche globale, transversale et matérialiste. Selon lui, « le divorce entre les sciences humaines — l’histoire, l’économie, la politologie, la morale — et les sciences naturelles fut entièrement accompli par nous-mêmes, surtout au cours de notre siècle, et par l’école qui garde les étudiants de l’Homme en totale ignorance de la Nature, les étudiants de la Nature en l’ignorance de l’Homme. Cette séparation artificielle disparaît cependant chaque jour. Nous retournons à l’esprit des Grecs qui considéraient l’Homme comme une partie du Cosmos, vivant la vie comme un tout et trouvant le plus grand bonheur dans cette vie » (On the teaching…, 1893).
Kropotkine épouse les principes matérialistes de Ludwig Büchner (1824-1899), Karl Vogt (1817-1895) et Jacob Moleschott (1822-1893). Son naturalisme hérité des Lumières (Bacon, Buffon) puis de Humboldt est subsumé par l’évolutionnisme impulsé par Charles Darwin (1809-1882) et développé par Herbert Spencer (1820-1903). Il critique la « dialectique historique » sur le plan méthodologique et politique (nul besoin d’attendre que les conditions historiques soient réunies pour agir). La « méthode inductive », ou encore « inductive-déductive » — on dirait de nos jours « hypothético-déductive » —, reste selon lui pertinente (La Science moderne et l’anarchie, 1913).
En réaction à Thomas Huxley (1825-1895), et pour contrebalancer une surinterprétation social-darwinienne de la « lutte pour la vie », il introduit le principe de l’entraide, intra-spécifique et inter-spécifique, à propos des groupements naturels (animaux, végétaux) et humains. Suite à des discussions avec ses collègues en anarchie comme en géographie, Léon Metchnikoff (1838-1888) et Élisée Reclus (1830-1905), il commence à publier à ce sujet en 1897. Le terme d’entraide a d’ailleurs été forgé par Élisée Reclus (1897). Après des échanges avec Marie Isidorovna Goldsmith (1873-1933), anarchiste d’origine russe qui obtient son doctorat ès sciences à Paris sous la direction du néo-lamarckien Yves Delage (1854-1920), Kropotkine publie notamment L’Entraide (1902 en anglais, 1906 en français). Sa théorie de l’entraide sera régulièrement saluée par plusieurs biologistes (George Romanes, Warder Clyde Allee, Lee Alan Dugatkin, Ashley Montagu, Imanishi Kinji, Stephen J. Gould, Van Helden…).
D’un point de vue géographique, il aborde la question de « l’action directe de l’environnement et l’évolution » (1919). Il développe la théorie du dessèchement post-glaciaire en Asie orientale (1904, 1914), déjà abordée par Reclus dans La Terre (1872). S’y ajoutent des informations sur la géographie de la Sibérie régulièrement publiées dans le Geographical Journal entre 1895 et 1914.
Critiquant Bergson et Sorel, Kropotkine dénonce l’idée d’une « faillite de la science », thème à la mode au début du XXe siècle en France et en Europe. La science moderne permet selon lui de combattre l’idéologie religieuse conservatrice intrinsèquement hostile au changement, à la science et au progrès, et de critiquer les théories erronées comme le social-darwinisme, le malthusianisme ou le marxisme. Elle donne selon lui des arguments objectifs, historiques et anthropologiques, en faveur de l’anarchie que Kropotkine ne considère pas comme une utopie mais comme déjà présente dans la société, l’histoire et la géographie de l’humanité.

Kropotkine veut changer « l’économie politique » pour qu’« elle cesse d’être une simple description des faits » et devienne « une science au même titre que la physiologie », une « physiologie de la société » : « l’étude des besoins de l’humanité et des moyens de les satisfaire avec la moindre perte possible des forces humaines » (La Conquête du pain, 1892). Il critique la « valeur-travail » comme incapable de fixer le niveau de rétribution et de consommation, d’où sa critique du salariat. Selon lui, et contrairement à ce qu’annonçait Marx, la concentration du capital n’est pas absolue, elle n’aboutit pas à sa propre ruine, la petite industrie n’a pas disparu et, grâce à l’électricité, elle se diffuse un peu partout, même dans les campagnes et les nouveaux pays qui s’industrialisent (Champs, usines et ateliers, 1898).
Il décrit l’impérialisme où « les guerres, les guerres continues, sont menées pour la suprématie sur le marché mondial – guerres pour la possession de l’Orient, guerre pour parvenir à la possession des mers, guerres pour avoir le droit d’imposer de lourdes charges sur la marchandise étrangère » (The scientific bases of anarchy, 1887).
Kropotkine considère l’anarchie comme une « philosophie synthétique » : une conception de l’univers ainsi qu’une question sociale capable de soulever scientifiquement un problème et de proposer une solution. Un anarchiste comme Errico Malatesta (1855-1932) lui reproche cependant « son mécanisme », « son fatalisme théorique et son optimisme excessif » (« À propos de Kropotkine ». Studi Sociali, 15 avril 1931).

Philippe Pelletier

Éléments bibliographiques

- ALEXANDROVSKAYA Olga (1983) : « Pyotr Alexeivich Kropotkin 1842-1921 ». Geographers, bibliographical studies, T. W. Freeman éd., 7, p. 57-70.
- ANGAUT Jean-Christophe (2009) : « Que faire du naturalisme de L’Entraide ? ». Réfractions, recherches et expressions anarchistes, 23, p. 9-18.
- GARCIA Renaud (2012) : Nature humaine et anarchie, la pensée de Pierre Kropotkine. Lyon, E.N.S., thèse, 634 p.
- GIRON Alvaro (2003) : « Kropotkin between Lamarck and Darwin : the impossible synthesis ». Asclepio, LV-1, p. 189-213.
- KROPOTKIN P. (1893) : « On the teaching of physiography ». The Geographical Journal, II, p. 350-359.
- PELLETIER Philippe (2013) : Géographie et Anarchie, Reclus, Kropotkine, Metchnikoff. Paris/Oléron, Éditions du Monde libertaire/Éditions libertaires, 636 p.