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Décision et décision spatiale

 
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La décision est un processus qui aboutit, pour un acteur, à un choix, entre deux ou plusieurs solutions à des problèmes. Le choix peut concerner des conceptions, des comportements, des actions et être le fait d’acteurs divers, individus ou groupes. Les conditions de prise de décision et des acteurs impliqués peuvent intéresser la géographie, à partir d’une constatation assez banale : la présence de « quelque chose » « quelque part » peut impliquer qu’il a été décidé d’une façon ou d’une autre d’implanter ce quelque chose à cet endroit.On peut donc dire qu’il existe des “décisions spatiales”, et que tenter de préciser leur rôle est un élément important pour l’explication géographique.
Il s’agit d’abord de délimiter le champ de l’étude. Et d’abord de savoir dire quelles sont les décisions qui intéressent la géographie : décisions spatiales, ou décisions à portée spatiale, ce qui n’est pas tout à fait la même chose.
La décision peut en effet avoir une série de conséquences directes sur l’espace, et portant sur et seulement sur l’espace qui est l’objet de cette décision, qui le concerne directement. Ce sera le cas par exemple d’une décision d’installation, prise par un entrepreneur collectif ou individuel pour l’implantation d’une unité de production, ou par un individu ou un ménage pour le choix d’un logement.
D’autres décisions ont un effet spatial évident, en partie voulu et situé, mais qui peut concerner des espaces non directement pris en compte au départ, par suite des effets de diffusion et des jeux de boucles. C’est le cas par exemple des effets pour de vastes espaces et des temps longs des décisions concernant les infrastructures de transport de tous types, mais il en est bien d’autres.
Il existe aussi des décisions prises sans référence volontaire et/ou consciente à l’espace qui ont des conséquences spatiales à long terme dont le géographe ne peut se désintéresser. On connaît les conséquences de l’adoption du libre-échange (abolition des “corn laws" au milieu du XIXè siècle) sur les structures agraires et le paysage britanniques, bel exemple d’école par l’ampleur des effets, la taille des aires concernées et les durées mises en cause. Bien plus près de nous, on peut penser à la série de décisions qui ont conduit à la « crise asiatique » de 1997, ou à la “crise des subprimes” à partir de 2007..
Une décision sur l’espace peut ou non s’enraciner, peut avoir des effets spatiaux plus ou moins profonds et plus ou moins durables alors même souvent que ces effets n’étaient pas prévus. Ainsi, bien des lignes de cessez-le¬ feu, fixées par un accord diplomatique considéré comme un règlement provisoire d’un conflit, entérinant la position des armées à une date précise, sont devenues des frontières, des limites hautement significatives et durables. Le cinquantième parallèle en Corée, la ligne de cessez-le-feu qui coupe le Kashmir en deux sont des frontières imperméables plusieurs décennies après qu’elles ont été tracées dans l’urgence.
Un ensemble de contre-exemples symétriques est fourni par le cimetière des décisions sans effet, qui ont en quelque sorte « raté », au moins en partie leur insertion spatiale, même dans le cas où celle-ci faisait partie du projet. La grande agglomération industrielle prévue autour de la sidérurgie de Fos ne s’est pas matérialisée, la ville nouvelle du Vaudreuil n’a jamais dépassé les dimensions d’un ensemble modeste...Plus loin de nous dans le temps, Richelieu tenta d’implanter une vraie ville au centre de la Seigneurie dont il portait le nom. La pression sur les bourgeoisies des villes voisines, de Tours à Saumur et à Loudun ou Poitiers aboutit à la construction d’un ensemble urbain. Mais comme la ville ne put jamais attirer des fonctions importantes, elle périclita rapidement après la mort du Cardinal-Ministre. Elle offrit longtemps l’image d’une bourgade rurale, dotée de quelques monuments imposants, d’architecture Louis XIII, bien évidemment. Constructions qui lui ont valu une activité touristique, récemment développée. Echo, certes de la décision du Cardinal, mais lointain et inattendu. .
Le “pourquoi” de la pérennité ou du caractère éphémère des décisions spatiales offre un sujet de méditation féconde pour l’explication en géographie
. En matière de décision, on rencontre, sous un aspect un peu particulier, des questions d’ordre de grandeur, ce qui n’a évidemment rien d’étonnant quand il s’agit de géographie ; une configuration spatiale peut résulter d’une multitude de décisions prises par beaucoup de gens pour peu de gens, voire pour eux-mêmes (pour des groupes restreints, pour des ménages ou pour des individus). On est dans le domaine de la micro-décision.
Le type de la micro-décision est, par exemple, la décision de migrer, ou le choix de la résidence. Si l’on veut interpréter des configurations spatiales à partir de micro-décisions, il faut se demander s’il y a des tendances générales dans la multitude des micro-décisions, les identifier, puis les expliquer. Ces phases sont importantes pour l’explication, par exemple, des courants migratoires ou des évolutions des compositions socioprofessionnelles .
De ces micro-décisions, on peut distinguer les macro-décisions prises par peu de gens et qui en concernent un grand nombre. Le type est évidemment la décision politique, si elle est prise pour une entité territoriale de grande dimension, ou la décision d’un état-major de firme importante. La question des effets plus ou moins directs des décisions se pose surtout à propos des macro-décisions.
L’opposition entre macro et micro décisions doit être relativisée dans la mesure où il existe des rapports dialectiques entre les niveaux. En effet, les micro-décisions peuvent être orientées par des faits de structure et, pourquoi pas, par des macro¬ décideurs. Ceux-ci à leur tour subissent des pressions de la part des micro-acteurs. Ces derniers, de plus, interprètent les macro-décisions, les mettent plus ou moins en œuvre, les détournent plus ou moins de leurs fins initiales.
Plus généralement : les micro-décisions convergentes finissent par créer des structures socio-spatiales qui, à leur tour orientent les macro-décisions. Il s’agit là à première vue d’un bel exemple de boucle de rétroaction , logiquement satisfaisante. Elle peut cependant être considérée comme une « fausse boucle », dans la mesure où l’on tient compte des temporalités : en effet, l’action des structures sur les micro-décisions relève de dynamiques beaucoup plus rapides que celles qui sont en cause dans la création de ces structures à partir des micro-décisions. Les problèmes posés par la combinaison des dynamiques lentes et rapides posent d’ailleurs de difficiles questions à la modélisation systémique.
Le traitement des questions ainsi posées peut revêtir des formes multiples que l’on peut, par commodité, inscrire sous deux rubriques : les modèles et les récits.
Dans un grand nombre de modèles de la géographie, notamment les plus classiques, la décision est mise en “boîte noire”. C’est le cas de bien des modèles agrégés. Prenons le plus connu d’entre eux : un réseau christallérien dépend de multiples décisions prises tant par les prestataires de services que par les usagers. La seule chose que nous dit le modèle sur ces décisions, c’est qu’elles sont rationnelles, puisque prises par des acteurs pleinement rationnels, pleinement informés, les consommateurs étant par ailleurs tous semblables les uns aux autres, puisqu’ils ont les mêmes perceptions et les mêmes moyens.
L’effort d’ouverture de la boîte noire s’est exercé en modélisation ici comme ailleurs, plus qu’ailleurs parfois, dans la mesure où on a cherché à tenir davantage compte des caractères des acteurs, et à les introduire dans les modèles Ceux qui traitent des comportements des groupes agrégés comprennent en général des paramètres qui sont sensés mesurer la « sensibilité » d’ensemble des acteurs aux influences quantifiables qui s’exercent sur eux. Ainsi,par exemple la sensibilité à la fameuse “friction de la distance”..
Plus sophistiqués et plus récents, les modèles dynamiques incluent souvent dans leurs équations des paramètres qui mesurent la « sensibilité » des consommateurs aux différences de prix, ou des entrepreneurs aux économies d’échelle..
D’autres modèles formalisent directement des décisions au niveau même des individus. Il s’agit des modèles de micro-simulation (décisions liées au choix d’un lieu de résidence, d’études, d’un travail, d’un mode de transport) ou encore des modèles développés avec des des systèmes multi-agents. Ceux-ci permettent de simuler l’émergence de macro-structures à partir des décisions prises au niveau des « agents » à la suite des interactions qu’ils ont eu avec leur environnement et les autres agents.

Le récit est un moyen d’intégrer dans l’explication géographique le rôle des décisions. Il permet en particulier d’introduire, comme d’ailleurs certains modèles, le rôle des alternatives.
Par exemple dans le cas des transcontinentaux nord-américains, on constate que, considérés dans leurs rapports avec la répartition de la population et les caractères physiques des milieux traversés (obstacles, cols et seuils, etc.), leurs tracés semblent susceptibles d’une « explication » synchronique parfaitement satisfaisante. L’étude du récit de leur construction montre la multiplicité des choix envisagés, les tracés abandonnés paraissant souvent aussi « rationnels » que ceux qui ont été adoptés. Le récit introduit donc un élément de contingence et permet aussi de mieux apprécier l’interaction entre la répartition de la population et la présence des infrastructures.

Le récit permet aussi de tenir compte de l’hétérogénéité des temps. Il montre l’alternance fréquente de périodes d’hésitation, de conflits, de préparations de compromis, et de périodes où une décision est prise en un temps très court par rapport au moins à celui des hésitations. Il semble que la phase des incertitudes, des discussions et des remises en cause ait été fort longue dans le cas de la construction du métro parisien, et qu’elle ait été suivie d’une phase relativement courte où les décisions essentielles ont été prises. Le récit permet aussi d’identifier les circonstances où il devient impossible de ne pas décider, les périodes et moments de décision nécessaire, inévitable.

F Durand-Dastès

François Durand-Dastes

Références
- Allen P (1997) Cities and regions as self-organizing systems ; models of complexity, Amsterdam, Gordon and Breach Science Publishers, Amsterdam.
- Chambers JD and Migay G E 1982 The agrarian revolution. Bedford.
- Frankhauser P et Ansel D (Ed de). La décisison d’habiter ici ou ailleurs. Paris, Anthropos, 2012, 383 pp
- Gélezeau V. 2002 La péninsule coréenne à l’épreuve de la partition. IN Foucher (dir.) Asie Nouvelle. Belin
- Grove Barnes D. 1930. History of the english corn laws.1660 -1846
Groupe Dupont 2000. Décision en analyse spatiale. GEOPOINT 98.Université d’Avignon.
- Guerrand, RH, 1999, L’aventure du métro. La découverte.
- Howard. RW. 1962. The great iron trail. Bonanza books.
- Racine JL 2002 Cachemire au péril de guerre. Autrement
- Sfez Lucien.1992. Critique de la décision. Presses fondation nationale des Sciences politiques.
- Terrien Marie Pierre. 2013. Richelieu, histoire d’une cité idéale, 1631-2011. Presses Universitaires de Rennes.