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Sociétés de géographie

lundi 21 octobre 2019, par L. P.

Les sociétés de géographie constituent une forme d’association de défense et de promotion de la géographie, apparue au début du 19ème et qui s’est progressivement répandue dans le monde entier.

Les premières sociétés de géographie s’inscrivent dans la vague de création des sociétés savantes du 19ème siècle, qui conduit les savants à se regrouper et à s’affilier selon des spécialités disciplinaires de mieux en mieux dessinées (Malte-Brun, 1807). De ce point de vue, l’apparition des sociétés de géographie participe à l’institutionnalisation et à la reconnaissance progressive de la discipline qui, jusqu’au 19ème siècle, ne bénéficie pas du même statut que l’histoire ou la médecine, anciennement structurées en champs et par des sociétés ou corporations.
Le mouvement est amorcé en Europe dans les années 1820 par trois fondations : à Paris en 1821 (Société de Géographie de Paris), à Berlin en 1828 (Gesellschaft für Erdkunde) et à Londres en 1830 (Royal Geographical Society). Ces sociétés prestigieuses sont fondées par des « pères » de la géographie moderne : Conrad Malte-Brun, Alexander von Humboldt, Carl Ritter ou encore Joseph Banks. Au cours du 19ème siècle, de nombreuses autres sociétés suivent, selon une expansion géographique en auréoles à partir de l’Europe : Mexico en 1833, Saint-Pétersbourg en 1845, New York en 1852, Tokyo en 1879, pour ne citer que quelques exemples. Toutes sont placées sous le patronage des plus hauts représentants de l’Etat, roi ou président. Les créations se poursuivent dans le monde entier jusqu’au début du 20ème siècle, avec une triple logique récurrente : d’abord, une fondation première dans les villes capitales (sauf quelques exceptions, comme New York qui a sa société avant Washington) ; puis une régionalisation, que l’on observe en France autant qu’aux Etats-Unis où de nombreuses villes moyennes se dotent de leur société locale ou régionale ; enfin, apparaît aussi une hiérarchie nord-sud majeure, la plupart des sociétés de géographie étant situées dans les pays dits des Nords ou occidentaux. Ce dernier point n’est pas sans lien avec leurs missions premières.
À ces sociétés sont associés d’autres lieux soutenant l’affirmation de la géographie (bibliothèques, géoramas, cartothèques, puis des universités et laboratoires), mais ce sont bien elles qui doivent fonctionner comme les hauts lieux du savoir géographique (Péaud, 2016, 2018). Elles se situent d’ailleurs au cœur des villes, affirmant leur centralité scientifique en s’installant auprès des organes scientifiques et politiques centraux des villes (Schalenberg et Vom Bruch, 2004).
Les sociétés européennes sont composées à leur fondation d’hommes riches et puissants pour la plupart. Leur féminisation et démocratisation n’intervient que très tardivement dans leur histoire (la Société de Géographie de Paris ne compte par exemple qu’une seule présidente en 200 ans d’existence). Ce recrutement sociologique s’explique d’abord par des droits d’entrée souvent élevés (pour Paris à la création de la société, il faut s’acquitter de vingt-cinq francs pour entrer plus trente-six francs par an, ce qui forme déjà une barrière par le cens ; Lejeune, 1992, 1993). Ensuite, les « géographes » évoluent dans une élite politique, militaire et aristocratique. Si les réunions dans les sociétés sont l’occasion de défendre et promouvoir la géographie, il s’agit aussi d’un renforcement d’une sociabilité de l’entre-soi élitaire. La fonction de président est souvent incarnée au 19ème siècle par des très grands noms : les ducs, comtes, amiraux et généraux côtoient les grands savants.
Les sociétés de géographie se dotent à leur fondation de statuts qui précisent leurs ambitions et fonctions. Les trois sociétés de Paris, Berlin et Londres offrent un modèle pour les suivantes. Toutes adoptent le principe fondateur de faire progresser les savoirs et connaissances géographiques à l’échelle du monde entier. Dans cette perspective, les membres des sociétés développent des réseaux de recueil et de circulation d’informations. Chaque société sollicite tout individu prêt à collaborer à leur entreprise (diplomate, voyageur, commerçant, etc.), en utilisant le médium épistolaire comme dispositif essentiel de l’échange. La plupart des membres des sociétés, du moins dans la première moitié du 19ème siècle, ne sont que très rarement à l’origine des informations, les sociétés ont recours aux individus présents sur le terrain. Les sociétés remplissent essentiellement un rôle de compilation. Elles contribuent aussi à la circulation des informations, par la tenue de séances régulières, par l’édition de bulletins mais aussi des réseaux de correspondances denses ou par l’échange d’informations ou de matériel (livres, cartes, etc.). Si des échanges nombreux existent entre les sociétés au moment des premières fondations, ceux-ci tendent à diminuer au fil du 19ème siècle en raison du renforcement du sentiment national et de la concurrence coloniale.
Si les sociétés ont surtout un rôle de compilation, elles produisent elles-mêmes de nombreux matériaux géographiques : les bulletins édités sur une base régulière, les cartes réunies en collections très riches, ou encore des matériaux statistiques issus des données recueillies. Les séances régulières et assemblées générales sont des moments clés de l’année, pendant lesquels les informations sont délivrées, parfois âprement discutées. Les sociétés sont également à l’origine des premières revues de géographie, ancêtres des revues académiques, comme La Géographie dans le cas de la Société de Géographie de Paris.
Les sociétés de géographie n’ont pas seulement rempli au cours de leur histoire une fonction de recueil d’information. Elles ont largement impulsé l’exploration de nouveaux territoires ainsi que la collecte de données inédites, dans l’objectif de combler les « blancs de la carte », encore nombreux au 19ème siècle. Un de leurs principaux leviers a été la création de prix récompensant les voyageurs pourvoyant de nouvelles informations. Ainsi, la Société de Géographie de Paris a-t-elle encouragé l’exploration de l’Afrique du Nord et de l’Ouest, faisant par exemple de René Caillé un de ces plus célèbres lauréats pour sa reconnaissance de Tombouctou. Les membres de la Royal Geographical Society publient quant à eux à partir des années 1850 des « Hints to Travellers », sortes de guide à l’usage des voyageurs dressant la liste des données à enregistrer (démographie, milieu, activités économiques, etc.). A la fin du 19ème et début du 20ème siècle, les sociétés sont à l’initiative des très grandes expéditions, notamment dans le cercle polaire arctique, les sociétés britannique, américaine et russe se concurrençant sur ce volet.
Le rôle des sociétés de géographie dans la colonisation a fait l’objet de nombreux débats, dans les travaux récents d’histoire de la géographie (Clerc, 2017 ; Livingstone, 2003 ; Péaud, 2016 ; Schröder, 2011) et dans le temps même de la période coloniale (Duval, 1963). Si toutes les sociétés n’ont pas porté de projet colonial, les principales sociétés européennes et occidentales ont été à l’origine de nombreuses expéditions, ont financé des missions et produit des documents destinés aux gouvernements engagés dans les conquêtes. Par la présence de membres de l’élite politique et militaire en leur sein et par la production de matériaux destinés à la conquête et au contrôle des territoires colonisés, les sociétés de géographie ont contribué à la colonisation en Afrique et en Asie notamment. Longtemps impensés dans l’histoire de la géographie et de ces sociétés, ces éléments sont désormais bien documentés. Les travaux récents montrent la complexité des situations par un gradient de participation au fait colonial, d’une société à l’autre (à ce titre, la Royal Geographical Society et la Société Royale Belge de Géographie furent parmi les plus actives), et au sein même des sociétés (tous les membres ne se situant pas sur le même plan face aux questions coloniales) (Péaud, 2016).
Au cours du 20ème siècle, les sociétés de géographie connaissent des destins variés, fortement modelés par les bouleversements du paysage géographique disciplinaire. Avec l’affirmation progressive de nouvelles institutions défendant et développant la géographie, telles que les universités, les laboratoires, les revues ou encore les autres associations de géographes, les sociétés de géographie sont marquées par un relatif déclassement de leur rôle et prestige. En effet, leur histoire récente se comprend dans une logique concurrentielle vis-à-vis de ces autres lieux de la géographie, même si des liens de coopération sont aussi noués. Pour autant, elles continuent à jouer un rôle symbolique important, en conservant et en mobilisant la mémoire de la discipline, ou en continuant à fédérer des professionnels ou des amateurs de géographie. Certaines tirent leur épingle du jeu à l’échelle internationale, comme la Royal Geographical Society ou l’American Association of Geographers, qui toutes deux organisent annuellement de grandes conférences de plusieurs jours réunissant plusieurs milliers de participants du monde entier.
Laura Péaud

Chronologie de création des sociétés de Géographie : https://socgeo.com/les-autres-societes/
(source : « Société de Géographie »)



Bibliographie :

- Clerc P., 2017, « La « géographie coloniale » en France », Terra Brasilis (Nova Série) [En ligne], 8 | 2017, mis en ligne le 27 juin 2017, consulté le 13 août 2019. URL : http://journals.openedition.org/terrabrasilis/2043 ; DOI : 10.4000/terrabrasilis.2043
- Duval J., 1863, « Des rapports entre la géographie et l’économie politique (Discours lu à la société de géographie de Paris dans sa séance publique du 1er mai 1863 par Jules Duval) », Bulletin de la société de géographie, 5e série, tome 6e, 1863, (p. 169-250 et p. 307-325), p. 245.
- Lejeune D., 1993, Les Sociétés de géographie en France et l’expansion coloniale au XIXe siècle. Paris, Albin Michel, 1993 : 240 p.
- Lejeune D. 1992, « Les membres des sociétés de géographie au XIXème siècle ». Communications, 54, pp. 161-174.
- Malte-Brun C., 1807, « Discours préliminaire ». Les Annales des voyages, de la géographie et de l’histoire, vol. 1.
- Markham C. R., 2009, The fifty years’ work of the Royal Geographical Society (1st edition 1881), Cambridge, Cambridge University Press, 255 p.
- Péaud L., 2018, « Faire discipline : la géographie à la Société de Géographie de Paris entre 1800 et 1850 », Carnets de géographes [En ligne], 11 | 2018, mis en ligne le 15 septembre 2018, consulté le 21 novembre 2018. URL : http://journals.openedition.org/cdg/1507 ; DOI : 10.4000/cdg.1507
- Péaud L., 2016, La géographie, émergence d’un champ scientifique. France, Prusse et Grande-Bretagne, ENS Editions, Lyon, 276 p.
- Péaud L., 2015 « Les premières sociétés de géographie (Paris, Berlin, Londres) », Terra Brasilis (Nova Série) [Online], 5 | 2015, posto online no dia 17 dezembro 2015, consultado o 13 agosto 2019. URL : http://journals.openedition.org/terrabrasilis/1394 ; DOI : 10.4000/terrabrasilis.1394
- Schalenberg M., Vom Bruch R., 2004, « London, Paris, Berlin. Drei wissenschaftliche Zentren des frühen 19. Jahrhunderts im Vergleich. ». Macht des Wissens. Die Entstehung der modernen Wissensgesellschaft, Richard van Dülmen et Sina Rauschenbach (Hg.). Köln, Weimar, Wien, Böhlau Verlag, pp. 681-699.
- Schröder I., 2011, Das Wissen von der ganzen Welt. Globale Geographien und räumlich Ordnungen Afrikas und Europas 1790-1870. Paderborn, Ferdinand Schöningh, 411 p.