Empire

 

 

Un empire désigne une formation géopolitique, généralement de grande étendue, caractérisée par la domination d’un peuple sur d’autres populations (empires romain, ottoman, britannique…). Le terme peut parfois désigner le régime politique d’une nation dont le chef d’Etat est qualifié d’empereur (le Japon, la France de Napoléon III…) mais ne répondant pas à la configuration impériale. Un empire est le résultat d’un impérialisme, politique de domination par un rapport de force inégal.

 

Le mot empire dérive du latin imperium (de imperare, commander) ; le pouvoir de l’imperator, le général victorieux, désignant depuis Auguste (27 av. notre ère) le détenteur du pouvoir suprême à Rome. Empire a servi à désigner rétrospectivement l’ensemble des colonies soumises à la domination de la cité de Rome (y compris dès l’époque républicaine), puis ses avatars (empires byzantin, carolingien, romain-germanique, russe), puis les configurations géopolitiques de grandes tailles auxquelles les Européens furent confrontés (empires omeyyade, abbasside, chinois, mongol…) et les constructions géopolitiques extensives révélées par les « découvertes » européennes (Mali, Aztèque, Inca…). Il est également utilisé rétrospectivement pour désigner des constructions géopolitiques étendues plus anciennes (Egypte pharaonique, Babylone, Assyrie, Hittites, Perses, Maurya, Kouchan, Gupta, les conquêtes d’Alexandre, Ghana…). Généralement, c’est la taille qui sert de critère ; on parle de royaume quand l’étendue semble moindre, quelle  que soit la composition interne de la formation géopolitique (royaumes d’Ethiopie, du Zimbabwe, du Monomotapa, du Kongo, du Siam, de Corée…). Enfin, le mot empire désigne, dès le XVIe siècle, les emprises outre-mer des métropoles européennes, l’ensemble de leurs colonies aux statuts fort variés (empires portugais, hollandais, espagnol, britannique, français…). C’est pour ce dernier type d’empire que l’économiste britannique John A. Hobson forge, au début du XXe siècle, la notion d’impérialisme dont s’empare rapidement Lénine (L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, 1916). L’usage en devient extensif pour désigner toute forme de pouvoir d’un Etat sur d’autres (l’empire Américain), voire l’empire des multinationales.

L’usage du mot pour désigner des régimes politiques dirigées par un empereur ou une impératrice quelle que soit la taille et le degré d’homogénéité de la société concernée, éventuellement une nation, brouille un peu plus la notion. Lorsqu’au XVIe siècle, les Portugais arrivèrent au Japon, ils eurent du mal à en lire l’organisation des pouvoirs. La fonction avant tout symbolique du souverain (transcrit en mikado, alors que le terme japonais est tenno) suggérait aux Européens de parler de « pape », ce qui était contredit par la transmission dynastique de la fonction, d’où le choix du terme « empereur », même si le pouvoir effectif, militaire en particulier, était entre les mains des shoguns. Pourtant, Nippon, le Japon, représentait une société fortement homogène qu’il serait plus précis de qualifier rétrospectivement de nation. Cela n’est pas contradictoire avec la construction par le Japon, mais trois siècles plus tard, d’un empire colonial semblable à ceux des puissances impérialistes d’Europe. Dans le même sens, le Second Empire français (1852-1870) concernait bien un Etat-Nation, comme son adversaire le second Reich allemand dont le souverain portait le titre de Kaiser (César, comme pour le Tsar russe qui, lui, règne effectivement sur un empire). Empire est donc une notion faiblement conceptualisée, polyvalente, et qui doit constamment être précisée.

 

Cependant, la construction de grandes structures géopolitiques incluant des peuples très différents auxquels des formes variées de statut et d’autonomie sont souvent accordées, est un fait historique récurrent. C’est particulièrement le cas, dans la longue durée, dans l’axe eurasiatique, de la Méditerranée aux mers de Chine. Toutes ces formations impériales ont un rapport étroit avec la guerre. Ils sont généralement constitué par un peuple central (les Perses, les Chinois, les Romains, les Turcs) qui s’imposent à d’autres. L’acceptation de leur impérialisme, jamais sans résistance, repose sur le bénéfice de la paix intérieure, souvent combinée avec une certaine prospérité. La pax romana en est l’archétype. Mais le conflit est reporté aux marges, nécessitant le maintien d’armées importantes, la construction de fortifications (le limes romain et la Grande muraille de Chine en sont les plus notoires), donc de fiscalités diverses (impots, levées de main d’œuvre et de troupes) et, presque toujours, l’appel à des « barbares » extérieurs qu’il vaut mieux amadouer et retourner contre d’autres envahisseurs potentiels. Logiquement les chefs militaires peuvent ainsi régulièrement s’emparer du pouvoir, menant sur le trône impérial des dynasties issues de groupes mercenaires. C’est ce qu’a magistralement formalisé Ibn Khaldun au XIVe siècle.

Ces empires de l’Ancien Monde, auxquels il serait risqué d’assimiler les « empires » d’autres parties du monde, ont une géographie. Ils sont tous en rapport avec les peuples des steppes. Le monde des éleveurs cavaliers, composé de groupe peu nombreux mais dotés d’une grande efficacité militaire due à leur mobilité (ce sont eux qui ont domestiqué le cheval, inventé le mors et l’étrier), font peser, depuis au moins le deuxième millénaire avant notre ère, une menace existentielle sur les sociétés d’agriculteurs sédentaires de leur périphérie. Ces derniers, plus nombreux et capables de bâtir des infrastructures de défense pérennes, réussissent le plus souvent à les contenir dans les steppes. Ce sont d’ailleurs parmi des peuples cavaliers qu’ils recrutent leurs mercenaires (turcs, mandchous…). Mais, régulièrement, jusqu’à l’apparition décisive de l’artillerie à partir du XVIe siècle, lorsque les sédentaires s’affaiblissent, en particulier l’acteur principal qu’est l’empire Chinois, se constitue des « empires des steppes », selon la formule de René Grousset, qui à leur tour dominent les sociétés sédentaires. Le plus formidable de ces empires cavaliers fut celui construit par Gengis Khan et ses descendants au XIIIe siècle. Le plus souvent, le nombre l’emporte et les sociétés sédentaires reprennent l’avantage, mais toujours sous forme impériale pour contrer la menace récurrente venue des steppes. Les histoires perse, chinoise, de l’Inde septentrionnale, de la Méditerranée orientale s’inscrivent dans ces scénarios impériaux. Plus tard venu, mais dans le même rapport aux peuples cavaliers, c’est également l’histoire de la Russie.

S’inscrivant dans la durée, souvent multimillénaire, ces constructions impériales finissent par avoir un effet homogénéisateur interne. La sinisation de nombreuses populations initialement très variées a fini par produire la nation han, représentant aujourd’hui la très grande majorité de la population chinoise. Se forme ainsi des structures géopolitiques de taille impériale (Chine, Russie, Iran), mais qui sont pour une part démographique majoritaire des Etats-nation. On perçoit ainsi que la notion floue d’empire se comprend avant tout comme la forme géopolitique opposée de la société homogène, ce que l’Europe a inventé à partir du XVIIe siècle sous le nom d’Etat-nation. En fait, la plupart des sociétés européennes (et évidemment au-delà) ont été autrefois un ensemble de peuples divers, aux langues et aux coutumes variées, qui se sont avec le temps fondu dans une « grande nation », pour reprendre l’expression de la Révolution française. Les royaumes de France, d’Angleterre, de Castille, de Suède… n’étaient pas au XVe siècle, à leur échelle, plus homogènes que les empires chinois ou ottomans.

Plus que la taille, c’est donc la variété des statuts de groupes divers inclus dans une formation politique qui caractérise un empire. Le système du millet de l’empire ottoman en représente un type-idéal : il s’agit de statuts variés (pour la fiscalité, le droit de propriété, les métiers autorisés, les libertés de culte, les structures de parenté, la façon de s’habiller, etc.) attribué à chaque groupe identifié par sa langue, sa religion et sa situation géographique au sein de l’empire. Les diverses situations personnelles dans l’empire romain (citoyen, colon, fédéré, habitant d’une province impériale ou sénatoriale…) en sont un autre exemple. Aucun empire n’échappe à cette logique qui témoigne en général de l’histoire de l’intégration des différents territoires au sein de la formation géopolitique en extension. Réciproquement, l’égalité des individus (au moins de sexe masculin) correspond à l’inverse de l’empire, l’Etat-nation. Les empires coloniaux inégalitaires dépendant de métropoles égalitaires (formellement au moins) n’infirment pas cette dichotomie.

 

Christian Grataloup