Endémisme

 

 

L’endémisme peut être défini comme la circonscription d’un phénomène à un lieu ou une région donnés. Les phénomènes concernés sont d’échelles variées, mais le plus souvent grande, régionale ou locale. S’il a pu prendre un sens métaphorique  dans le domaine économique et social lorsque l’on parle par exemple de pauvreté ou de chômage endémiques, le terme est précisément employé en épidémiologie, son domaine d’origine : le mot est né à la fin du XVe siècle, en langue française pour désigner une maladie ou une pathologie présentes de façon permanente, y compris de façon latente sur un espace plus ou moins circonscrit. Plus récemment (XIXe siècle), son emploi s’est imposé en biogéographie pour caractériser les taxons dont l’aire de distribution se limite à une portion plus ou moins vaste de l’espace géographique. L’endémisme, notion clé pour l’étude de la diversité spatiale du vivant, est au cœur des enjeux liés à la conservation des espèces et à la restauration des milieux.

 

La mise en place de l’endémisme

Dans sa définition biogéographique, l’endémisme renvoie à la chorologie, c’est-à-dire à l’étude de l’aire de répartition des taxons, de la dynamique spatio-temporelle de ces aires, des facteurs qui expliquent leur extension ou leur régression, des mécanismes qui conduisent à l’apparition (spéciation) ou à la disparition (extinction) des espèces. L’endémisme repose sur l’isolement géographique des taxons, les barrières plus ou moins étanches entre les aires pouvant être physiques, climatiques ou, à plus grande échelle, paysagères. Sur le temps long de l’environnement (Alexandre et Génin, 2003), l’histoire géologique est déterminante. La fragmentation de la Pangée en plusieurs plaques tectoniques tout comme le positionnement en latitude des continents différenciant les espèces intertropicales des espèces des moyennes et hautes latitudes ont individualisé les flores et les faunes des différents « empires », subdivision supérieure du système proposé par Alfred Russel Wallace (1823-1913), père de la biogéographie historique. Ainsi certaines familles sont-elles exclusivement américaines comme les cactacées, d’autres sont eurasiatiques ou africaines. À Madagascar, île de grande taille, isolée depuis l’ère secondaire, le taux d’endémisme est exceptionnellement élevé (83 % de la flore), la faune comprend également un ordre endémique, les Lémuriens, et l’endémisme marque jusqu’aux paysages végétaux lorsque subsistent par exemple les géantes silhouettes des baobabs endémiques.

À une échelle de temps plus courte, les fluctuations climatiques – par exemple, celles du quaternaire – ont démultiplié les situations d’endémisme créant des « îles » biogéographiques (Mac Arthur et Wilson, 1967) lorsqu’une population se trouve fragmentée comme en attestent les populations relictuelles caractéristiques de climats plus froids ou plus humides dans les parties sommitales des massifs montagneux. Lorsque l’évolution de ces populations diverge au sein de chacune de ces îles, généralement pour des raisons environnementales, on aboutit à des espèces proches mais différentes (phénomène de vicariance) à l’exemple fameux des pinsons des Galapagos qui contribuèrent à la formulation de la théorie de l’évolution par Charles Darwin, se différenciant d’une île à l’autre par la forme de leur bec adapté à un régime tantôt granivore, tantôt fructivore, tantôt insectivore.

La vicariance, responsable d’une part importante de la biodiversité endémique agit d’autant plus que le relief est lui-même fragmenté, ce qui est le cas en situation d’archipel ou sur les côtes découpées où les petites plaines littorales constituent autant de petits isolats. Cette démultiplication des endémiques déterminent les « points chauds » (hot spots) de la biodiversité tels que reconnus par les instances internationales. Le Bassin méditerranéen en est un des exemples les plus emblématiques avec ses espèces pyrénéennes (pyrenaica), cantabriques (cantabrica), alpines (alpina), des Apennins (apenninum), de Corse (corsica), de Sardaigne (sardanica) ou de Crète (cretica), etc.

 

Endémisme et crise de la biodiversité

À l’inverse de ce mouvement de diversification de la biosphère dans lequel l’endémisme joue un grand rôle, l’introduction voulue ou accidentelle d’espèces dans un territoire va à l’encontre de la biodiversité. Les territoires où la part d’endémisme est forte s’avèrent particulièrement fragiles à ces introductions, notamment lorsqu’il s’agit d’espèces exotiques envahissantes. La rétraction de l’aire des espèces endémiques à quelques zones montagneuses est spectaculaire sur certaines îles, à la Réunion par exemple, ou encore dans les îles du Cap Vert où ce recul était déjà déploré par Auguste Chevalier en 1935. Dans certaines de ces îles, la flore indigène n’est plus présente que sur quelques abrupts, à l’image du Dragonnier des Canaries (Dracaena draco), endémique de la Macaronésie et de l’Anti-Atlas marocain.

Le temps de l’anthropisation de la biosphère (avec la phase de ruralisation depuis la révolution néolithique, la colonisation accélérée depuis les Grandes découvertes, la phase d’urbanisation lors de la révolution industrielle, la mondialisation contemporaine enfin) a ainsi notablement appauvri la biodiversité, reconnue comme grande cause environnementale internationale par la Convention signée au Sommet de la Terre de Rio de Janeiro en 1992. Les espèces endémiques par les menaces de disparition dont elles sont l’objet occupent une place importante dans les politiques publiques de conservation de la diversité biologique (souvent antérieures au Sommet de Rio) par le développement d’aires naturelles protégées.

Dans ce contexte, la reconnaissance du statut d’endémique peut faire l’objet d’enjeux politiques et économiques inattendus. Ainsi en est-il du Pau Brasil, l’arbre au bois de braise qui donna son nom au Brésil, reconnu comme arbre national en 1978 à l’époque de la dictature militaire (Alexandre, 2023). Apparenté à d’autres espèces d’origine asiatique avec lesquelles il était rassemblé au sein du genre Caesalpinia, il a récemment reconnu comme une espèce spécifiquement américaine (Paubrasilia echinata). Ce statut d’endémique a donné un argument au Brésil, sous la présidence de Jair Bolsonaro souhaitant restreindre drastiquement le (modeste) commerce de ce bois, très prisé aujourd’hui pour la production d’archets par l’inscription du Pau Brasil sur les listes de la CITES (Convention sur le commerce international des espèces faunistiques et floristiques menacées).

 

Géographie de la santé

Il faut aussi signaler le regain d’intérêt pour la notion d’endémisme en géographie de la santé, montrant comment les caractéristiques sociales ou environnementales d’un territoire engendre des maladies ou des pathologies spécifiques. Des travaux pluridisciplinaires de recherche sont ainsi menés à l’échelle de plusieurs départements autour des cancers d’origine professionnelle ou environnementale. Le GISCOP 93 étudie par exemple depuis 2002 les cancers d’origine professionnelle en Seine-Saint-Denis, à travers la patiente reconstitution d’un « territoire cancérogène » (Croisé, Lysaniuk et Sierra, 2019) et de son environnement délétère. Le rapport entre certaines « maladies de société » telle que l’obésité et l’espace est un autre exemple de l’extension de la notion d’endémisme à de nouvelles problématiques sanitaires, par exemple à travers la connaissance des paysages alimentaires (Pech, 2021).

Frédéric Alexandre

 

Bibliographie
-Alexandre F., Génin A., 2005. Temporalités dans la biosphère. Les trois temps de la végétation. L’Information géographique, 69-3, p. 45-65.
-Alexandre F., 2023. Pau Brasil : du bois de braise des marchands au pernambouc des archetiers. Biblioteca Nacional do Brasil / Bibliothèque Nationale de France, Collection : France-Brésil : des patrimoines partagés, [En ligne] https://heritage.bnf.fr/france-bresil/fr/bois-bresil-du-bois-de-braise-des-marchands-au-pernambouc-des-archetiers
-Chevalier A. 1935. Les Iles du Cap Vert. Géographie, biogéographie, agriculture. Flore de l'Archipel, Revue de botanique appliquée et d'agriculture coloniale, 15ᵉ année, bulletin n°170-171, Octobre-novembre 1935. p. 733-1090
-Croisé A., Lysaniuk B., Sierra A., 2019. La construction d'un territoire cancérogène : l'exemple de la Seine-Saint-Denis, in Chasles V. et De Biaggi L. (dir.), Santé et territoire, une réflexion géographique., Université Jean Moulin Lyon 3, p.71-88.
-Mac Arthur R. H., Wilson E. O., 1967. The theory of island biogeography. Princeton University Press, 203 p.
-Pech A., 2021. Quand notre environnement nous rend obèses : comment l’environnement influence-t-il nos pratiques alimentaires ?, Géoconfluences, mai 2021. [En ligne] http://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-thematiques/geographie-de-la-sante-espaces-et-societes/articles-scientifiques/obesite